«Sa mort est un meurtre» : l’avocate turque Ebru Timtik emportée après sept mois de grève de la faim

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    Elle était devenue une icône de la lutte pour la défense des droits de l’homme en Turquie. La « dernière des Mohicans » face au virage autoritaire et nationaliste de Recep Tayyip Erdoğan. Après 238 jours de grève de la faim, l’avocate et militante de gauche Ebru Timtik a rendu l’âme ce jeudi derrière les barreaux d’un hôpital situé près d’Istanbul.

    « Elle ne voulait pas mourir ! Sa mort est un meurtre. Et tout le monde sait qui est responsable », s’indigne auprès du Parisien Serife Ceren Uysal, son amie et consœur turque, responsable de l’Association des avocats progressistes (CHD).

    Condamnée l’an dernier à plus de 13 ans de détention pour « appartenance à une organisation terroriste », Ebru Timtik a refusé de se nourrir à l’hiver 2019 pour réclamer un « procès équitable ». Elle ne sera finalement jamais entendue, ni même libérée temporairement pour raisons de santé. Et ce malgré un rapport rendu fin juillet qui s’avérait très alarmiste sur ses chances de survie. Pesant cet été à peine plus de 30 kilos, la femme de 42 ne s’est nourrie pendant sept mois et demi que d’eau sucrée, d’infusion et de vitamines.

    Cette histoire ressemble à celle de dizaines de milliers d’autres opposants (journalistes, intellectuels, fonctionnaires…) ciblés par les purges du régime. Ces dernières sont en forte recrudescence depuis le coup d’Etat manqué de 2016. Plus de 337 000 procédures pour terrorisme ont été ouvertes en Turquie ces six dernières années, selon le décompte de « The Arrested Lawyers Initiative », qui s’appuie sur les documents du ministère de la Justice. Avec parmi eux, près de 1500 avocats.

    Serife Ceren Uysal se souvient du dernier cliché d’Ebru Timtik pris il y a quelques jours. Dans sa chambre, elle a les mains accrochées aux barreaux et son « corps minuscule » tranche avec « son grand sourire ». Un sourire presque signature pour cette femme de 42 ans, férue de poésie et de musique zaza, du nom de la tribu proche des Kurdes dont elle est originaire. Avec son caractère passionné et enjoué, Ebru Timtik était devenue un ténor parmi les défenseurs des cas politiquement sensibles.

    Turquie: photo exclusive de l’avocate Ebru Timtik en grève de la faim depuis 236 jours. Sa maigreur la rend méconnaissable. Ce cliché a été pris furtivement à l’hôpital Sadi Konuk situé dans le quartier de Bakırköy à Istanbul. Le régime interdit toute photo d’elleVia @idilfosem2 pic.twitter.com/sZ0UF89vY8

    C’est elle par exemple qui a assisté la famille de Berkin Elvan, un adolescent mort en 2014 des suites de blessures reçues lors des manifestations antigouvernementales du parc Gezi en 2013. On l’a vu aussi à la manœuvre derrière la colère des familles après les massacres présumés de civils kurdes à Cizre en janvier 2016.

    En 2013 et 2017, l’avocate a été accusée de complicité avec l’organisation marxiste-léniniste radicale DHKP-C, un groupe qui a commis plusieurs attentats et est qualifié de « terroriste » par Ankara et ses alliés occidentaux. Son procès a été expédié dans des conditions éhontées, de l’avis de plusieurs associations de défense des droits de l’homme.

    Sibylle Gioe, avocate au barreau de Liège, a pu y assister. « Lorsque les témoins venaient à la barre, les avocats des accusés et le public étaient sortis de la salle. D’autres témoins étaient floutés en visioconférence, se souvient la Belge. En gros, là-bas, l’avocat d’un terroriste est forcément lui-même un terroriste. Pourtant, jamais aucune preuve n’est donnée. Il suffisait par exemple qu’Ebru se soit rendue aux parloirs parler avec un client pour qu’elle soit considérée comme un messager entre les terroristes emprisonnés et ceux en dehors ».

    L’avocate Ebru Timtik est décédée après 238 jours de lutte pour la Justice.

    Il y a un an, après avoir confié la…

    Son choix de refuser de manger n’étonne pas ceux qui connaissent ce personnage romanesque. Les grèves de la faim sont depuis les années 1980 une arme de contestation majeure parmi les opposants de gauche embastillés. On parle de « jeûne jusqu’à la mort ». « La prison n’arrêtait pas sa liberté. C’est son ultime pied de nez dans son combat contre Erdogan, résume Sibylle Gioe. Quand je suis allée la voir en prison, au moment de me dire au revoir, elle avait chanté une chanson en zaza à tue-tête. Imaginez un peu une Kurde faire ça devant des gardes du régime… ».

    « Cette femme extrêmement brillante a fait le sacrifice de sa vie. C’est gravissime qu’on puisse s’attaquer aux avocats et aux magistrats aussi librement », tempête Dominique Attias, vice-présidente de la Fédération des Barreaux Européens (FBE). Celle qui fut vice-bâtonnière du barreau de Paris entre 2016 et 2017 fustige aussi le « silence des Occidentaux » dans ce dossier. « C’est épouvantable. Erdogan veut savoir jusqu’où il peut aller. Et en face, l’Union européenne ne fait rien. Elle cède au chantage permanent de la Turquie, paralysée par la problématique des migrants ».

    Bahar Kimyongür, traducteur et militant menacé depuis plus de dix ans par le régime turc et défendu par Ebru Timtik, partage cette désolation. « On a tout tenté pour attirer l’attention sur ce drame. Mais personne n’a réagi. Ou alors après sa mort », déplore-t-il depuis la Belgique.

    Peut-être n’est-il pas trop tard en revanche pour d’autres prisonniers politiques. Barkin Timtik, sa sœur également avocate, vit depuis dans une geôle. Sans oublier le cas encore plus urgent de son confrère Aytac Unsal. C’est avec lui qu’Ebru avait mené sa grève de la faim dans la prison de Silivri, près d’Istanbul. « Espérons au moins qu’elle soit morte pour le sauver lui », prie Bahar Kimyongür.



    SOURCE: https://www.w24news.com

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