World news – FR – « Décolonisations »: « Nous héritons de cette histoire, nous devons y faire face et faire le nécessaire pour vivre ensemble »

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Entretien avec le cinéaste David Korn-Brzoza qui a réalisé le documentaire « Décolonisations » diffusé sur France 2, le 6 octobre 2020

Décolonisations, sang et larmes raconte comment les populations de Madagascar à l’Indochine, en passant par l’Algérie, la Côte d’Ivoire et les Antilles se sont battues pour se libérer du joug français Mais ce documentaire explique avant tout la détermination de la France à ne pas abandonner son empire colonial, quitte à recourir à la force Les conflits sont donc inévitables pour les personnes indignées par les injustices dont elles sont victimes depuis des décennies sous l’administration française et plus tard, par le manque de reconnaissance de la «mère patrie» qui ils ont versé leur sang pour, surtout pendant la Seconde Guerre mondiale. Leur détermination n’a d’égal que celle de Paris pour maintenir ce joyau économique qu’est l’Empire

Le documentaire, en plus de revenir sur les massacres perpétrés par l’administration coloniale et les guerres que cette dernière a fini par perdre, est une vitrine de la géopolitique française, en particulier sur le continent africain. Par exemple, « Françafrique » constate ses racines dans cette période En donnant un aperçu de ces processus de décolonisation et en donnant la parole aux témoins directs et indirects de cette page d’histoire qui s’est étendue sur différents territoires dispersés © s à travers le monde, le film de Pascal Blanchard et David Korn-Brzoza, réalisé par ce dernier, est un document précieux et pédagogique. Le film montre combien l’histoire de France est aussi celle de l’histoire de l’empire vaincu et de ses réminiscences  » Nous n’écrivons pas l’Histoire avec une gomme », souligne l’avocate algérienne Zohra Drif, grande figure de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie Le documentaire de David Korn-Brzoza en est l’illustration parfaite

France Tà © là © visions

franceinfo Afrique: vous travaillez sur ce documentaire depuis quelques années Avez-vous imaginé qu’il tomberait à un moment où la question du vivre ensemble, le traitement de notre mémoire commune et le racisme sont plus que jamais présents dans le débat En France?

David Korn-Brzoza: Nous avons commencé à travailler sur ce documentaire il y a deux ans et demi L’année 2020 marque soixante ans d’indépendance africaine Une commémoration qui a guidé notre chronologie, mais nous ne savions pas à quel point cela affecterait l’actualité I je ne savais pas que le président Macron allait prononcer les discours qu’il a prononcés depuis quelques jours je travaille longtemps Une certitude tout de même: nous savions que c’était un sujet d’actualité, dont nous devions parler C’est un sujet qui a longtemps été tabou dans l’histoire de France Quand Lucie Pastor â ???? Cinà © té và © producteur avec qui j’ai travaillé… m’a proposé ce projet, j’ai tout de suite dit oui, car j’ai senti qu’il y avait un réel manque.Nous n’avions jamais raconté l’histoire coloniale de cette manière, notamment dans sa dimension globale.Nous nous sommes rapprochés de Pascal Blanchard (historien, ndlr), expert en la question, et nous avons écrit ce projet ensemble

Vous livrez un document pédagogique qui pourrait être distribué tel quel dans les écoles, car il comblerait de nombreuses lacunes dans les programmes d’histoire

L’histoire coloniale dans les programmes scolaires, c’est en effet très peu de pages Il y a encore un débat en France sur le thème « colonisation positive ou pas » Je ne veux pas entrer dans ce débat, mais il suffit de regarder le film pour comprendre ce qu’était la colonisation et la décolonisation: c’est extrêmement violent et on ne peut pas le cacher C’est une histoire violente, mais aussi pleine d’espoir Le film sera décomposé en modules scolaires qui seront sur le site Lumni (plateforme audiovisuelle publique dédiée à l’éducation , Note de l’éditeur) Ils permettront aux étudiants d’en savoir plus sur le problème

Le problème de la colonisation, ou ici de la décolonisation, est souvent abordé de manière fragmentée Ce qui n’est pas le cas dans votre documentaire et c’est d’ailleurs sa première qualité et sa force Comment avez-vous procédé pour arriver à ce résultat?

Mon but n’était justement pas de raconter cette histoire de manière fragmentée, de montrer que c’était une seule et même histoire Celle de la plus longue guerre de France au XXe siècle Les guerres de décolonisation sont presque vingt-cinq ans de conflit C’est mon travail pour trouver la bonne dramaturgie pour rendre compte de ces décennies de violence Il s’agit de remettre en perspective tous les ingrédients d’une histoire C’est à la fois raconter ce qui s’est passé dans les colonies entre les années 1930 et 1970 et raconter ce qui se passait en France et sur la scène internationale dominée par la guerre froide Comme un jeu de dominos, chaque colonisation mène à la suivante et l’empire français s’effondre progressivement

L’idée était de montrer qu’il n’y avait pas que l’Indochine et l’Algérie (les conflits les plus célèbres, NDLR) qui savaient, par exemple, qu’il y avait eu en 1947 une révolte à Madagascar qui avait été réprimée et qui en laissait des dizaines de milliers de morts? Qui savait qu’à partir de 1955, il y avait une répression identique au Cameroun? Tant de conflits dont je ne savais pas qu’il existait avant de travailler sur ce documentaire

Vous avez réalisé de nombreux documentaires, notamment sur l’après-guerre Par rapport à vos autres films, avez-vous rencontré une difficulté particulière ou étiez-vous plus attentif à certains aspects en travaillant sur les décolonisations?

C’est certainement le film le plus compliqué que j’ai réalisé jusqu’à présent Je suis aussi très heureux, d’après les retours que j’ai eu, de découvrir que c’est très clairC’est extrêmement compliqué car nous racontons l’histoire parallèle de 40 territoires que la plupart d’entre nous ont du mal à se localiser sur une carte Il y a des dirigeants politiques dont on ne connaît même pas les noms ou dont on a vaguement entendu parler C’est donc beaucoup plus complexe que de faire un film sur la Seconde Guerre mondiale où tout le monde connaît Adolf Hitler, Eisenhower, le général de Gaulle ou Philippe Pétain C’était un vrai défi de réussir à raconter cette histoire en deux 80 minutes

Vous avez mis le doigt sur le fait que la majorité des Français ne savaient jamais vraiment ce qui se passait pendant et après les événements Et même quand ils étaient là, comme les Pieds-Noirs ou quand leurs fils envoyés au front revenaient La société civile américaine, par exemple, s’est largement mobilisée pour la fin de la guerre au Vietnam Hormis les manifestations du Parti communiste, on n’a jamais vu une telle mobilisation en France pour mettre fin à la guerre d’IndochineComment expliquez-vous celà ?

Il ne faut pas oublier qu’il y avait beaucoup de propagande Les Français en étaient nourris Nous leur avons dit que tout allait bien dans les colonies, que c’était l’Empire français, que c’était la puissance française, que c’était la influence de l’empire, que la France civilisait le monde et que ces guerres étaient menées par et contre les communistes De plus, ils étaient peu informés des massacres sur place

Alors pour l’Indochine, il ne faut pas oublier que nous sommes dans l’immédiat après-guerre A cette époque, les Français s’inquiètent de ce qu’ils vont manger à la fin du mois et pensent reconstruire leur pays qui est en ruine C’est le moindre de leurs soucis, ce qui se passe en Indochine. © s clandestin Cependant, le grand public est un peu déconnecté de tout cela car il y a l’immédiateté du quotidien et surtout des décennies de propagande coloniale Pour la plupart, les colonies restent l’incarnation de la puissance de la France

Quand les Français commencent à plaider pour la fin des colonies, c’est plutôt un argument économique qui est mis en avant Dans ce cas, celui de dire que la colonisation coûte cher à la France, alors que c’est tout le contraire

Dans les années 50, il y a eu un mouvement au sein de la population qui disait: «Fuyons les colonies», non pas à cause des guerres de décolonisation, mais plutôt que ça coûte plus que ça paie et qu’il faut d’abord reconstruire la France. l’opinion est sensible à cet argument, les dirigeants au pouvoir ne le pensent pas: « L’Empire français est important Il faut conserver les territoires » Ils seront donc rusés le plus longtemps possible pour y parvenir

Certains étaient disponibles dans des fonds connus, français ou internationaux D’autres documents sont plus complexes à obtenir Nous avons trouvé des films clandestins parfois tournés par des militants du Parti communiste: René Vautier a filmé Afrique 50, un document très intéressant à montrer aux Français public aujourd’hui

Nous avons également découvert une archive extrêmement choquante, où des soldats français sont vus en train de tirer sur des hommes non armés Ce sont des images très dures et celles-ci font parfois partie des archives de l’armée On se rend donc compte que la France a colonisé, la France a décolonisé et qu’aujourd’hui, c’est aussi la France qui réalise un documentaire sur son histoire C’est aussi France Télévisions… service public – qui ose financer un documentaire sur l’histoire coloniale et ce sont les archives de l’armée qui s’ouvrent Cela montre qu’il y a une évolution en France pour raconter cette histoire Des choses qui n’étaient pas possibles il y a quelques années sont en train de devenir C’est une nouvelle façon de pouvoir racontez notre histoire, diffusez-la et analysez-la pour que le passé ne soit pas toxique

La plupart de ces documents étaient en noir et blanc Nous les avons colorés en respectant les nuanciers de l’époque La colorisation fait l’objet de débats Cependant, je pense que la couleur ajoute beaucoup au film Elle nous rapproche des populations, des visages et des costumes , mais aussi à l’arrière-plan avec ses drapeaux et tentures La colorisation permet également au jeune public, souvent effrayé par le noir et blanc, de regarder ces documentaires Une tache de sang en noir et blanc, c’est juste gris, mais une fois colorée, l’image peut être mieux déchiffrée

Archives, témoignages d’acteurs directs qui ont participé à ces guerres et descendants de ceux qui ont vécu la colonisation et la décolonisation Était-il important d’avoir une incarnation de cette page d’histoire et de sa transmission?

Il fallait incarner cette histoire pour qu’elle ne soit pas trop ancrée dans le passé ou trop virtuelle C’était intéressant d’avoir des témoins directs, mais aussi des témoins filles, fils et petits-enfants Il y a trois générations de témoins de l’image car elle est une histoire transgénérationnelle C’est une histoire qui se transmet encore aujourd’hui et il faut comprendre comment chacune de ces générations l’a vécue ou reçue La mémoire de la décolonisation est un héritage quel que soit son côté transmis: ce sont les petits-enfants des colons et des populations décolonisées Aujourd’hui, nous recevons cette histoire comme un héritage, nous devons la regarder en face et faire le nécessaire pour vivre ensemble. ne doit pas être une histoire qui nous divise, mais plutôt qui nous rassemble. Il faut savoir mettre les bons mots sur cette histoire et faire le travail nécessaire pour que ce passé ne nous empoisonne pas

Les témoignages d’une quarantaine de personnages ont été recueillis dans le documentaire « Décolonisations, du sang et des larmes » (CINETEVE / FRANCE 2)

On perçoit l’émotion chez Zhora Drif, militante du FLN (Front de libération nationale qui mènera la guerre en Algérie pour l’indépendance), lorsqu’elle revient sur les événements dans lesquels elle a été un acteur majeur A-t-il été facile de convaincre des vétérans ou des militants indépendants pour revenir sur ce passé douloureux?

C’était difficile de les trouver tous Zhora Drif est une personnalité publique, elle était plus facile à trouver que d’autres Mais la tâche se complique quand on recherche des vétérans du Viet Minh ou des vétérans malgaches Par exemple, je n’ai eu qu’une seule occasion… ?? ?? Independence Day (29 mars 2019) – ???? d’entendre les propos des trois témoins malgaches

C’est une expérience extraordinaire d’avoir rencontré ces quarante personnes que j’ai interviewées: aller au Vietnam et parler à trois anciens Viet-Minh, passer plusieurs heures avec eux Interviewer d’anciens tirailleurs marocains de l’armée française âgés de 95 et 99 ans , c’est extraordinaire de passer un après-midi avec eux Tout comme avec un vétéran français en Indochine ou avec un ancien carabinier sénégalais qui s’est battu pour la France Parler aux jeunes qui ont hérité de cette histoire est aussi un moment fortTous ces gens transmettent leur humanité, leurs souvenirs et ayez une grande confiance en moi en me racontant leur histoire, je ne peux pas les remercier assez

Une fois le film sorti au public, il n’est plus le nôtre C’est au public et aux pouvoirs publics de réfléchir à ce qu’ils veulent faire avec ce documentaire J’espère évidemment que cela changera notre regard sur la colonisation et sur la décolonisation, qu’elle permettra aux jeunes français d’aujourd’hui, quel que soit leur hôte héritage et leurs origines, pour comprendre leur histoire Je ne veux pas que ce documentaire soit utilisé pour créer de l’animosité entre les communautés Au contraire, je voudrais qu’il unisse les gens, fasse comprendre à tous que nous avons hérité de ce passé et que nous sommes pas les acteurs directs Par conséquent, nous n’avons aucune raison aujourd’hui d’avoir de l’animosité les uns envers les autres Au contraire, nous devons raconter cette histoire ouvertement, clairement et pacifiquement pour alimenter le débat, comprendre d’où nous venons tous et vivre ensemble

Aujourd’hui, on peut très bien imaginer qu’un quart ou un cinquième de la population française est héritier de cette histoire, de part et d’autre du miroir colonial Encore une fois, il ne s’agit pas de créer des sous-groupes de sous-communautés qui se heurterait à un souvenir Mais, au contraire, les réconcilier pour avancer ensemble

Décolonisations, sang et larmes, un film écrit par Pascal Blanchard et David Korn-Brzoza Documentaire en deux parties réalisé par David Korn-Brzoza Diffusion: 6 octobre 2020 sur France 2, à partir de 9h05m

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SOURCE: https://www.w24news.com/news/world-news-fr-dcolonisations-nous-hritons-de-cette-histoire-nous-devons-y-faire-face-et-faire-le-ncessaire-pour-vivre-ensemble/?remotepost=388137

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